{"id":1015,"date":"2023-10-24T09:00:00","date_gmt":"2023-10-24T09:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.belledemaieditions.com\/?p=1015"},"modified":"2025-10-06T12:27:41","modified_gmt":"2025-10-06T12:27:41","slug":"vladimir-soloviev-et-le-mystere-de-lantechrist","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.belledemaieditions.com\/index.php\/2023\/10\/24\/vladimir-soloviev-et-le-mystere-de-lantechrist\/","title":{"rendered":"Vladimir Soloviev et le myst\u00e8re de l\u2019Ant\u00e9christ"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2020, il n\u2019y avait pas que le&nbsp;<em>Tenet<\/em>&nbsp;de Christopher Nolan \u00e0 voir au cin\u00e9ma. Il y avait aussi&nbsp;<em>Malmkrog<\/em>, du r\u00e9alisateur roumain Cristi Puiu. Ce dernier proposait avec ce film exigeant une adaptation r\u00e9ussie du livre&nbsp;<em>Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion<\/em>&nbsp;du philosophe russe Vladimir Soloviev. Dans cet ouvrage, r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9 pat les \u00e9ditions B2M, le philosophe se pose une question qui l\u2019a hant\u00e9 toute sa vie&nbsp;: qui est l\u2019Ant\u00e9christ&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323im_\/https:\/\/belledemaieditions.com\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/malmkrog-732x380-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-405\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Le r\u00e8gne en Russie du Tsar saint Nicolas II (1894-1917) fut un moment d\u2019intenses bouleversements politiques et culturels. De nombreux mouvements contradictoires animaient alors l\u2019empire. L\u2019un de ces mouvements a re\u00e7u&nbsp;<em>a posteriori<\/em>&nbsp;le nom de Renaissance Religieuse Russe. Par ce terme, les historiens d\u00e9signent un mouvement de retour (souvent rempli d\u2019ambig\u00fcit\u00e9s cependant) \u00e0 l\u2019Orthodoxie de certains membres de&nbsp;<em>l\u2019intelligentsia&nbsp;<\/em>r\u00e9volutionnaire. Ce mouvement concerna tant des philosophes (par exemple&nbsp;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/2016\/09\/21\/le-pere-serge-boulgakov-une-vie-sous-le-regard-de-la-sophia\/\">Serge Boulgakov<\/a>&nbsp;ou&nbsp;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/2020\/01\/23\/berdiaev-contre-les-robots\/\">Nicolas Berdiaev<\/a>) que des artistes (par exemple Dimitri Merejkovski ou Alexandre Blok). Le philosophe et po\u00e8te Vladimir Soloviev (1853-1900) peut, \u00e0 bien des \u00e9gards, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019inspirateur de cette Renaissance Religieuse Russe (ceux que le sujet int\u00e9resse pourront entre autres lire&nbsp;<em>The Russian Religious Renaissance in the twentieth century&nbsp;<\/em>de l\u2019historien russo-am\u00e9ricain Nicolas Zernov). &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><a class=\"oceanwp-lightbox\" href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Vladimir_Solovyov_1892_by_Nikolay_Yarochenko.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323im_\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Vladimir_Solovyov_1892_by_Nikolay_Yarochenko-777x1024.jpg\" alt=\"Vladimir Soloviev, par Nicolas Yarochenko, 1892\" class=\"wp-image-32810\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">Vladimir Soloviev, par Nicolas Yarochenko, 1892<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Si l\u2019\u0153uvre de Soloviev inspira ainsi toute une g\u00e9n\u00e9ration de penseurs et d\u2019artistes, elle lui \u00e9tait cependant trop profond\u00e9ment personnelle pour v\u00e9ritablement faire \u00e9cole. Celle-ci constituait en effet une synth\u00e8se parfois \u00e9trange, et qui plus est \u00e9volutive, de slavophilisme orthodoxe, d\u2019occidentalisme catholique, de socialisme, de th\u00e9osophie, de gnosticisme, de kabbale juive et d\u2019id\u00e9alisme allemand, unifi\u00e9e par l\u2019immense g\u00e9nie de son auteur, souvent guid\u00e9 par ses propres visions mystiques. On peut n\u00e9anmoins discerner au fondement de la pens\u00e9e de Soloviev une intuition directrice&nbsp;: la transfiguration divine du monde s\u2019accomplira par l\u2019incarnation cosmique d\u2019un \u00eatre de beaut\u00e9, l\u2019\u00c9ternel F\u00e9minin, qu\u2019il appelle la&nbsp;<em>Sophia<\/em>&nbsp;et dont il aurait eu une vision une nuit de 1875, aux pieds des pyramides d\u2019\u00c9gypte. Pour Soloviev, comme pour Dosto\u00efevski, dont il fut d\u2019ailleurs un ami intime (le personnage d\u2019Aliocha Karamazov serait inspir\u00e9 du jeune Soloviev), c\u2019est donc bien la beaut\u00e9 qui doit sauver le monde. Dans son livre&nbsp;<em>Vladimir Soloviev et son \u0153uvre messianique<\/em>, Dimitri Str\u00e9moukoff analyse comment Soloviev a explor\u00e9 cette intuition \u00e0 travers les trois p\u00e9riodes successives de son \u0153uvre&nbsp;: dans la pens\u00e9e (p\u00e9riode th\u00e9osophique), dans la politique (p\u00e9riode th\u00e9ocratique), dans l\u2019art (p\u00e9riode th\u00e9urgique).<\/p>\n\n\n\n<p>Alain Besan\u00e7on, dans son livre&nbsp;<em>La falsification du bien<\/em>&nbsp;(o\u00f9 il propose une int\u00e9ressante lecture crois\u00e9e de Soloviev et de George Orwell), rel\u00e8ve que malgr\u00e9 l\u2019\u00e9clectisme de ses sources, Soloviev est toujours rest\u00e9 enracin\u00e9 dans la christologie traditionnelle de l\u2019Orient, en particulier dans celle de&nbsp;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/2020\/04\/02\/saint-maxime-le-confesseur-la-liberte-ou-la-mort\/\">saint Maxime le Confesseur<\/a>, pour laquelle la d\u00e9ification de l\u2019homme et du monde s\u2019accomplit toujours par la coop\u00e9ration de la gr\u00e2ce divine et de la libert\u00e9 humaine. L\u2019activit\u00e9 de l\u2019homme a ainsi \u00e0 ses yeux un r\u00f4le nodal \u00e0 jouer dans le salut du monde. Cependant, au cours de sa vie, il devient de plus en plus pessimiste. Il se rend peu \u00e0 peu compte que l\u2019\u0153uvre divino-humaine d\u2019incarnation de la&nbsp;<em>Sophia<\/em>&nbsp;se heurte \u00e0 des oppositions difficilement surmontables. La r\u00e9alit\u00e9 du mal prend ainsi de plus en plus de place dans sa vision du monde. En 1898, une vision qu\u2019il aurait eue du diable ach\u00e8ve de le convaincre de la puissance des forces d\u00e9moniaques \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019histoire. Son dernier livre, paru en 1899, vise ainsi \u00e0 d\u00e9masquer la nature de l\u2019agent ultime des forces du mal&nbsp;: l\u2019Ant\u00e9christ. Influenc\u00e9 par sa lecture de Platon, il d\u00e9cide de donner \u00e0 ce livre la forme d\u2019un dialogue, qu\u2019il intitule&nbsp;<em>Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Discussion de salon<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans une villa sur la c\u00f4te d\u2019Azur, une dame de la haute soci\u00e9t\u00e9 russe tient salon. Elle accueille ainsi quatre invit\u00e9s&nbsp;: le g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019homme politique, le prince, et Monsieur Z, qui n\u2019est autre que Soloviev lui-m\u00eame. Le dialogue commence lorsque le g\u00e9n\u00e9ral remarque qu\u2019autrefois la guerre \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme une chose bonne et sacr\u00e9e. Il rel\u00e8ve que parmi les saints de sexe masculin du calendrier russe, il n\u2019y a pratiquement que des moines ou des princes, c\u2019est-\u00e0-dire des chefs de guerre (citons par exemple saint Vladimir de Kiev, saint Alexandre Nevski, ou encore saint Dimitri Donsko\u00ef). Il en conclut que, parmi tous les m\u00e9tiers offerts aux hommes du si\u00e8cle, celui des armes \u00e9tait traditionnellement consid\u00e9r\u00e9 comme celui menant le plus surement \u00e0 la saintet\u00e9. Mais il rel\u00e8ve \u00e9galement que voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent la guerre est jug\u00e9e barbare, mauvaise, la pire chose que puisse engendrer la folie humaine, et que la profession des armes est dite chose vile, moralement ignoble, indigne d\u2019un homme civilis\u00e9. Le g\u00e9n\u00e9ral rajoute que seule la certitude de faire \u0153uvre bonne et sacr\u00e9e peut soutenir le soldat qui accepte de tuer et d\u2019\u00eatre tu\u00e9. Il craint que sans cette conviction, le m\u00e9tier des armes ne puisse plus attirer effectivement que des hommes motiv\u00e9s exclusivement par leur cupidit\u00e9 ou par leur go\u00fbt pour la violence, bref la lie de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019homme politique se gausse quelque peu de cette d\u00e9nonciation de l\u2019antimilitarisme. L\u2019important n\u2019est pas selon lui de se demander si la guerre est chose bonne ou mauvaise, mais de la replacer dans la perspective du progr\u00e8s historique. La guerre est probablement un mal, mais aussi un mal n\u00e9cessaire, et parfois m\u00eame pourrait-on rajouter un moindre mal. Il n\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019aux \u00e9poques ant\u00e9rieures, il ait ainsi fallu sanctifier la guerre. Mais dans le temps pr\u00e9sent marqu\u00e9 par le progr\u00e8s des nations, la guerre est vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre peu \u00e0 peu remplac\u00e9e par de nouveaux moyens de r\u00e9solution pacifique des conflits, au fur et \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9tendra la sph\u00e8re d\u2019influence de la civilisation europ\u00e9enne. L\u2019homme politique se revendique lui-m\u00eame de la bourgeoisie europ\u00e9enne, lib\u00e9rale et \u00e9clair\u00e9e (et fermement colonialiste). Il estime impossible que l\u2019Europe puisse conna\u00eetre \u00e0 nouveau une guerre majeure, et pense que celle-ci va devenir bient\u00f4t un espace tout \u00e0 fait pacifi\u00e9, r\u00e9gul\u00e9 par le droit international.<\/p>\n\n\n\n<p>Soloviev n\u2019est pas r\u00e9actionnaire, il ne croit pas que le progr\u00e8s occidental soit intrins\u00e8quement et totalement mauvais (il d\u00e9battra sur ce point avec&nbsp;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/2020\/11\/26\/constantin-leontiev-lhomme-le-plus-reactionnaire-de-lempire-russe\/\">Constantin Leontiev<\/a>). Mais il ne peut cependant rejoindre l\u2019optimisme quelque peu b\u00e9at de l\u2019homme politique. Le mal n\u2019est pas juste un archa\u00efsme, le r\u00e9sidu d\u2019une \u00e9poque primitive vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre \u00e9limin\u00e9 par les projets d\u2019ing\u00e9nierie sociale de la bourgeoisie progressiste. Il est une force cosmique. Et l\u2019Occident \u00ab&nbsp;\u00e9clair\u00e9&nbsp;\u00bb lui semble en r\u00e9alit\u00e9 bien peu arm\u00e9 pour lui r\u00e9sister. En effet, le progr\u00e8s occidental est aux yeux de Soloviev avant tout un progr\u00e8s relevant de l\u2019ordre mat\u00e9riel, et en cela il est d\u2019ailleurs digne d\u2019estime. Mais il s\u2019accompagne d\u2019un d\u00e9clin de l\u2019ordre spirituel. La conjonction de ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes, accroissement de la puissance mat\u00e9rielle et d\u00e9croissement de la puissance spirituelle, finira assur\u00e9ment par provoquer de tr\u00e8s grandes catastrophes. Le XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle s\u2019annonce ainsi aux yeux de Soloviev, et contrairement \u00e0 l\u2019optimisme de l\u2019homme politique, comme un si\u00e8cle de fer et de feu.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><a class=\"oceanwp-lightbox\" href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Leo_Tolstoy_1897_black_and_white_37767u.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323im_\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Leo_Tolstoy_1897_black_and_white_37767u.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-32816\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">L\u00e9on Tolsto\u00ef, 1897<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le prince d\u00e9fend quant \u00e0 lui un pacifisme radical. La guerre est pour lui un mal absolu, toujours et partout. Les guerres du pass\u00e9 sont tout autant immorales et condamnables que celles pr\u00e9sentes ou \u00e0 venir. Le Christ a totalement proscrit la violence, et nous a enseign\u00e9 que r\u00e9pondre au mal par le mal ne faisait que l\u2019entretenir et le renforcer. Ainsi, seul le respect du principe de non-r\u00e9sistance au mal permettra de briser le cercle de la violence dans lequel est enferm\u00e9e l\u2019humanit\u00e9. On le voit, le prince est un disciple de la pens\u00e9e de&nbsp;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/2016\/03\/23\/tolstoi-le-plus-chretien-des-anarchistes\/\">L\u00e9on Tolsto\u00ef<\/a>. \u00c0 l\u2019instar du grand \u00e9crivain russe, il ne croit pas que le Christ soit le Verbe incarn\u00e9, pas plus qu\u2019il ne croit \u00e0 la r\u00e9surrection pascale ou \u00e0 n\u2019importe quel autre miracle. Il professe un d\u00e9isme spiritualiste, pour lequel J\u00e9sus est un ma\u00eetre de morale dont le c\u0153ur de l\u2019enseignement est le principe de non-r\u00e9sistance au mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Au prince, Soloviev r\u00e9pond simplement qu\u2019il est faux que toute guerre soit un mal. L\u2019histoire nous apprend en effet qu\u2019il y a des guerres bonnes, et des paix mauvaises. L\u2019erreur fondamentale du prince est de ne consid\u00e9rer le probl\u00e8me qu\u2019\u00e0 travers un rapport binaire&nbsp;: entre le belliciste qui frappe la joue droite, et le pacifiste qui tend la joue gauche. Or, rel\u00e8ve Soloviev, la guerre engage parfois un rapport en r\u00e9alit\u00e9 ternaire&nbsp;: entre l\u2019agresseur qui s\u2019en prend au faible, le faible qui est victime de l\u2019agresseur, et le protecteur qui vient prendre la d\u00e9fense du faible les armes \u00e0 la main. Dans cette situation (peut-\u00eatre rare dans les faits, mais qui arrive n\u00e9anmoins), la guerre faite par le protecteur \u00e0 l\u2019agresseur est \u00e9videmment bonne et juste. Pour Soloviev, l\u2019accomplissement du bien est toujours une \u0153uvre divino-humaine qui exige la participation active de l\u2019homme, y compris par les armes. Refuser de r\u00e9sister au mal au nom d\u2019un pacifisme de principe comme le pr\u00e9conise le prince, c\u2019est finalement laisser au diable la libert\u00e9 de se d\u00e9cha\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La nature de l\u2019Ant\u00e9christ<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On le voit, Soloviev rejette \u00e0 la fois le mat\u00e9rialisme de l\u2019homme politique, culte de l\u2019homme sans Dieu, et le spiritualisme du prince, culte de Dieu sans l\u2019homme. \u00c0 l\u2019un comme \u00e0 l\u2019autre, il reproche finalement de ne pas reconna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 du Dieu-Homme, le Christ. En effet, l\u2019homme politique et le prince ont en commun de ne voir le mal que comme un manque, un manque de progr\u00e8s pour le premier et un manque de moralit\u00e9 pour le second, et du coup de ne pas le reconna\u00eetre dans toute sa terrifiante puissance. Pour Soloviev, le mal \u00ab&nbsp;<em>ne s\u2019exprime point par la seule absence de bien mais par une opposition, une pr\u00e9dominance positive des forces inf\u00e9rieures sur les forces sup\u00e9rieures dans tous les domaines&nbsp;: le mal individuel, public, physique, et finalement le mal supr\u00eame et qui les enveloppe tous, la mort<\/em>.&nbsp;\u00bb La mort, cons\u00e9quence h\u00e9rit\u00e9e du p\u00e9ch\u00e9 ancestral selon la Tradition orientale (et non culpabilit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e comme pour une part de la Tradition occidentale), est donc la manifestation supr\u00eame du mal. Mais la v\u00e9rit\u00e9 du Christ, c\u2019est bien celle d\u2019une victoire eschatologique de la vie sur la mort, et donc du bien sur le mal, par la r\u00e9surrection finale, garantie par un \u00e9v\u00e8nement historique (pour Soloviev)&nbsp;: la r\u00e9surrection pascale du Dieu-Homme. En refusant le miracle de la r\u00e9surrection du Christ comme ils le font, l\u2019homme politique et le prince acceptent finalement le triomphe d\u00e9finitif et irr\u00e9m\u00e9diable du mal.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><a class=\"oceanwp-lightbox\" href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/glazunov.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20231030015323im_\/https:\/\/philitt.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/glazunov.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-32809\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">Le Christ et l\u2019Ant\u00e9christ par Ilya Glazounov<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Toutefois, Soloviev ne renvoie pas l\u2019homme politique et le prince dos \u00e0 dos. Le progressisme finalement assez pragmatique de l\u2019homme politique n\u2019est pas en effet totalement d\u00e9nu\u00e9 de valeur \u00e0 ses yeux. C\u2019est par passivit\u00e9 avant tout, \u00e0 cause de la grossi\u00e8ret\u00e9 de son s\u00e9cularisme, que l\u2019homme politique accepte le triomphe du mal. Le prince lui, en pr\u00eachant la non-r\u00e9sistance au mal, pr\u00eache activement en v\u00e9rit\u00e9 la soumission au diable. Soloviev n\u2019oublie pas que pour la Tradition biblique et patristique (par exemple chez saint Cyrille de J\u00e9rusalem), l\u2019Ant\u00e9christ est bien une figure de l\u2019imposture&nbsp;<em>religieuse<\/em>, et non s\u00e9culi\u00e8re. L\u2019Ant\u00e9christ est un pseudo-Christ, un imposteur qui affirme accomplir l\u2019\u00c9vangile, alors qu\u2019il le d\u00e9tourne et le corrompt. Or c\u2019est bien ce que fait en substance le prince, en affirmant que le c\u0153ur de l\u2019\u00c9vangile est la non-r\u00e9sistance au mal, et non cette r\u00e9surrection pascale \u00e0 laquelle il ne croit pas. Aux yeux de Soloviev, le tolsto\u00efsme (et toute pens\u00e9e y correspondant) pave ainsi la route \u00e0 la venue eschatologique de l\u2019Ant\u00e9christ.<\/p>\n\n\n\n<p>Les&nbsp;<em>Trois entretiens sur la guerre, la morale, et la religion<\/em>&nbsp;s\u2019ach\u00e8vent sur une nouvelle racontant la venue et la d\u00e9faite finale de l\u2019Ant\u00e9christ. Ce r\u00e9cit apocalyptique exprime ainsi la derni\u00e8re mise en garde du philosophe. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019essaie de nous convaincre le cin\u00e9ma d\u2019horreur am\u00e9ricain (qui, m\u00eame hollywoodien, demeure toujours puritain dans l\u2019esprit), le mal radical n\u2019est pas monstrueux, mal\u00e9fique de fa\u00e7on obvie. Il est la falsification du bien. \u00c0 l\u2019image de l\u2019Ant\u00e9christ, le mal radical accomplit son oeuvre en nous faisant croire qu\u2019il accomplit le bien. \u00c9tonnante pr\u00e9science de Soloviev, qui semble ainsi discerner par avance ce qui sera le c\u0153ur du mensonge sovi\u00e9tique. Si l\u2019ampleur des falsifications sataniques du XX<sup>e&nbsp;<\/sup>si\u00e8cle, et du XXI<sup>e&nbsp;<\/sup>aussi d\u2019ailleurs, fait peut-\u00eatre para\u00eetre Soloviev quelque peu s\u00e9v\u00e8re avec Tolsto\u00ef, elle prouve \u00e9galement la v\u00e9rit\u00e9 de cette derni\u00e8re mise en garde&nbsp;: le mal est d\u2019autant plus profond quand il est l\u2019illusion du bien.&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Satan lui-m\u00eame se d\u00e9guise en ange de lumi\u00e8re<\/em>&nbsp;\u00bb, nous pr\u00e9venait d\u00e9j\u00e0 saint Paul (2 Co 11.14). &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2020, il n\u2019y avait pas que le Tenet de Christopher Nolan \u00e0 voir au cin\u00e9ma. Il y avait aussi Malmkrog, du r\u00e9alisateur roumain Cristi Puiu. Ce dernier proposait avec ce film exigeant une adaptation r\u00e9ussie du livre Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion du philosophe russe Vladimir Soloviev. Dans cet ouvrage, r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9 pat les \u00e9ditions B2M, le philosophe se pose une question qui l\u2019a hant\u00e9 toute sa vie : qui est l\u2019Ant\u00e9christ 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